vendredi 7 août 2009

18 h 00

Elle était là depuis déjà une demi-heure.
Ils avaient dit à 18 h 30, de toute façon. Pas la peine de se presser. Elle aimait simplement arriver en avance. Ça lui permettait de ne pas trop être en retard dans le reste de ses trucs.
Quoiqu'elle était toujours en retard malgré tout.


18 h 30

Sa soupe de vermicelle la regardait drôlement. En fait, elle n'aime pas trop la soupe, au demeurant. Mais la soupe au vermicelle, si. Elle aime manger le tout à la fourchette, en face du restaurant chinois du centre d'achats, le jus lui dégoulinant le menton. Et éponger le tout faussement élégamment, comme si elle était une grande dame. Elle tapota un won-ton du bout de sa fourchette, le faisant couler un peu dans le bouillon. Il remonta ensuite. Comme une bulle d'air farcie. Un petit sourire, la fourchette qui joue sur les bâtonnets de carottes et les tranches d'oignons.
C'était chaud.
Il allait sûrement arriver bientôt.


19 h 00

Elle commença à manger. C'était encore chaud, mais elle ne risquait plus de se brûler la langue. Une fourchette de légumes, une cuillère de bouillon, une fourchette de vermicelles. Elle brisa les pâtes avec ses dents, essaya d'attraper un brocoli qui s'échappait, repoussa un champignon. Elle n'aime pas trop les champignons, faut dire. Et tout ça, elle le faisait lentement. Très lentement. Tellement lentement que souvent, quand il arrivait, il s'exclamait : « Ouf ! Tu viens de commencer ! Je pensais que j'étais en retard ! » Et à chaque fois, pourtant, il était en retard.
Ça faisait juste toujours une heure qu'elle était là, à jouer avec les grains de riz.


19 h 30

C'est tiède. C'était comme ça qu'elle aimait bien sa nourriture. Chaud, c'était énervant et froid, c'était dégoûtant. Des fèves germées, des vermicelles, du bouillon. Et on répète, et on répète, et on répète. Elle leva la tête, juste à temps pour croiser les yeux du concierge. Il rougit et détourna les yeux. Cela la fit sourire. Elle, elle ne sortait pas avec un concierge. Oh, à peine. Un laveur de vaisselle. Un espèce de concierge de la cuisine, quoi. Mais ce n'est pas important, qu'il soit concierge ou non. Il aurait pu être éboueur qu'elle l'aimerait quand même. Non ? Elle baissa la tête pour prendre une autre gorgée de son bouillon, tout doucement, du bout des lèvres.
Fallait pas qu'il pense qu'elle était mal élevée.


20 h 00

Le concierge arriva pour vider la poubelle près d'elle. Sourires, regards, coucous dans la tête.

« 'fait longtemps que t'es là, qu'il dit, tout timidement.
- Mmmm. C'est un oui, peut-être.
- T'es toute seule ?
- Là, oui. Mais j'attends quelqu'un. »

Il a le visage tout déçu, le joli concierge. Il haussa les épaules et continua son travail. Le bouillon est de plus en plus froid et elle, de plus en plus seule. Ce n'est pas la première fois que ça arrive, tout ça. Le retard, je veux dire. Elle avait l'habitude. Simplement, c'est long. Et elle n'a jamais aimé attendre. Même devant une soupe won-ton au vermicelle, avec plein de brocolis, le temps est long. Elle engouffra un won-ton, juste assez pâteux et juste assez plein de viande juteuse. Elle essayait de ne pas regarder le concierge pendant qu'il travaillait. Elle ne voulait pas le déconcentrer, ou lui parler.


20 h 30

Elle se leva et alla jeter le bouillon dans le lavabo de la salle de bain. Faut pas que ça coule dans le fond du sac de poubelles, sinon ça coule partout et c'est pas chic pour celui qui lave le plancher. Elle se regarde dans le miroir et, diantre !, elle a peur. Son mascara a coulé. Peut-être la chaleur, les vapeurs de won-ton sur son visage. Ou quand elle a pleuré, tout doucement, en voyant que ça faisait deux heures qu'elle attendait. Deux heures qu'elle était là, tout seule. Il l'avait regardé tout drôlement, le concierge, mais il n'avait rien dit. Ils n'étaient pas seuls, faut dire. Y'avait encore les restaurateurs, et quelques clients retardataires.
Peut-être allait-il arriver avant la fermeture de tout. C'était jeudi, il avait encore une demi-heure.


21 h 00

Il n'y avait plus personne. Qu'elle et le concierge.
Il n'était pas venu. Encore.
Elle resta assise sur son tabouret sans dossier. Elle aimerait bien se rouler en petite boule, mais elle ne peut pas le faire ici. Le concierge s'assit à côté d'elle. C'est vrai qu'il est beau.

« Ton ami est pas arrivé ? »

Elle ne répondit rien. Elle avait trop mal pour répondre.

« Si tu veux, on peut l'attendre ensemble. »

Elle hocha la tête. Ça allait lui faire de la compagnie. Et puis, elle aimait bien les concierges. Surtout quand ils sont gentils et se foutent que votre mascara vous descend jusqu'au menton, que vous mangez votre soupe au vermicelle comme tout sauf une grande dame, ou que vous avez envie de vous rouler en petite boule.


C'est comme ça qu'elle a commencé à sortir avec un concierge.

1 commentaire:

  1. J'adore. Tout simplement. C'est frais, joli et charmant.
    J'aime les histoires qui finissent bien :)

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J'aime les gens polis qui font un effort pour bien écrire. Pour moi, c'est une attitude qui contient des traces de respect.