mercredi 1 juillet 2009

Elle était assise contre le mur de l'appartement et regardait le tableau sur le mur, pensive. Dans sa main, des Pez. Elle détestait les manger avec le petit gadjet qui venait avec, un autre truc inutile qui allait se retrouver sous son lit, mais elle aimait bien leur goût. Leur texture. Leur côté croquant, finement acidulé, sucré juste assez. Elle pouvait en manger des dizaines sans jamais se lasser. Julia en mit un dans sa bouche et replia sa jambe droite vers elle, y posant son coude. La porte s'ouvrit, laissant la place à Camille, son colocataire. Oui, son. Elle aussi, elle avait été surprise de son prénom. Mais maintenant, elle était habituée. Camille la regarda en haussant un sourcil.

« Qu'est-ce que tu fais ?
- Je me perds dans mes tergiversations mentales face à la représentation figurative et subjective de l'oeuvre sur le mur.
- Quoi ? Scuse-moi de pas avoir autant de vocabulaire que toi, je ne suis qu'un matheux sans éducation, dit Cam en levant les mains.
- J'me demande c'que la peinture représente, gros bêta », répondit Julia en riant.

Le jeune homme enleva sa veste à carreaux, la posant sur son sac déjà à terre, et alla s'asseoir à côté d'elle pour pouvoir lui aussi regarder le tableau. Il n'avait jamais rien compris à l'art, il n'y avait que le figuratif qui lui disait quelque chose. Et encore, quand il disait que ça lui « disait quelque chose », ça ne voulait surtout pas dire que ça l'attirait. Les deux adultes fixèrent la toile sans rien dire pendant quelques minutes, Julia en continuant de manger ses Pez, Camille avec les yeux plissés par la concentration. C'était elle qui avait insisté pour mettre ce truc là, c'était évident. Plus il essayait de voir quelque chose dans les lignes folles et les taches, plus il se perdait.
Entre ça et calculer une intégrale à deux variables, il préférait encore l'intégrale. Et de loin.
Il piqua un bonbon dans la main de sa colocataire et le cassa bruyamment entre ses dents. Citron. Il préférait cerise. Il leva sa main pour englober le tableau dans son champ de vision et prit la parole :

« J'dis ça comme ça, mais moi j'vois rien.
- J'suis sûre que tu peux voir quelque chose, répondit Julia. Suffit de regarder.
- Mais je regarde ! Et tout ce que je vois, c'est... des lignes et des taches.
- C'est ce que c'est. »

Un court silence se fit entre les deux jeunes adultes, jusqu'à ce que Camille croise ses bras et prenne une moue boudeuse.

« Tu m'aides pas. »

Julia rit encore et serra le brun dans son bras libre, avant de prendre encore quelques bonbons. Les derniers du paquet qu'elle avait ouvert tantôt. Elle leva sa main, nouvellement libre, pour englober à son tour le tableau.

« Allez, suis ma main. Tu vois les lignes, à gauche ? Les bleues ? Suis-les bien... tu vois, avec les petites taches, on dirait un poisson. Un gros poisson d'argent qui va plonger dans le lac juste dessous lui.
- Un lac ? Où ça, un lac ?, interrompit Camille.
- Les lignes jaunes.
- C'est pas jaune, un lac.
- Fais un effort ! Les daltoniens, tu crois qu'ils le voient de quelle couleur, le lac ?
- C'est un daltonien qui a fait ça ? Ça explique tout », finit le garçon avec un air songeur.

La brunette le frappa du revers de la main et lui fit une grimace. Elle savait que son trop cartésien colocataire avait très bien compris ce qu'elle avait voulu dire, mais qu'il avait un plaisir fou à faire l'idiot. Elle repoussa ses cheveux derrière ses oreilles et reprit son explication, bougeant sa main vers le centre du tableau. Docilement, les yeux de Camille firent le même trajet.

« Ici, les lignes sont plus sombres, mais plus effacées. Regarde les coups de pinceau, c'est comme si on avait essayé de rendre la ligne plus grosse, mais tout en douceur. Moi, ça me fait penser à des plumes. Pleins de petites plumes toutes douces.
- C'est vrai que ça peut ressembler à des plumes, approuva son colocataire. Il pencha la tête sur la droite. En fait, comme ça, ça y ressemble plus.
- Ah oui ? Julia tourna la tête sur la droite, à l'image de son compagnon. Ah bah si.
- Qu'est-ce qu'on doit avoir l'air cons, comme ça. »

Ils éclatèrent de rire à l'unisson, se redmressant tout à coup. Oui, vraiment, ils devaient avoir l'air de n'importe quoi. Julia sortit un paquet de Pez de sa poche, cerise cette fois. Elle l'ouvrit et en tendit un à Camille, qui le prit avec un sourire ravi. Un autre craquement de bonbon contre ses dents, un silence paisible avant que sa compagne ne le brise :

« Tu veux essayer de voir des trucs par toi-même ?
- Bah... j'peux bien. Ça a pas l'air bien difficile, concéda l'étudiant. Il fit silence pendant quelques secondes avant de reprendre. Bah euh... je trouve que le rouge est comme genre... comme un voile troué. Y'a aussi de petites taches de violet toutes jolies, là. On irait la queue d'un betta. Pas moi, là, le poisson.
- J'avais compris, répondit Julia en étouffant en rire.
- Chut, je vois. Par contre, y'a des taches qui sont plus... vives. Comme si le mec était vraiment fâché quand il les a faites. Elles ont éclaboussé partout, et le rouge, ben... il n'est plus violet. Il est plus... enfin, je sais pas si tu vois. On dirait du sang, un peu, mais quand ça arrive dans la queue du poisson, c'est tout triste. Et ça... ça se déchire. Les taches, le voile, ça se déchire. »

Silence. Camille avait terminé sa phrase sur un ton lointain qui avait fait se tourner la tête de Julia.

« Tu veux un câlin pour te consoler ?, proposa la jeune femme.
- Oh, arrête ! Tu devrais être contente et fière de moi.
- Je le suis ! C'est juste... triste, ce que tu as dit. »

Encore un moment où pas un mot n'osa se pointer. Camille fixait la toile sans sourire, le goût de cerise sur sa langue lui tombant soudainement sur le coeur. Il s'était sentit troublé par son commentaire, après l'avoir fait, et il savait que Julia l'avait aussi remarqué. La jeune fille fût celle qui osa rompre le silence en se levant, mettant le reste des Pez dans sa poche de pantalon.

« Tu viens m'aider pour le souper ?
- Ouais, j'arrive. »

Elle partit vers la cuisine, laissant l'autre la rejoindre à son rythme. Elle le savait aussi doué en cuisine qu'en analyse artistique, alors il savait qu'il n'aurait que les légumes à couper. Avec un couteau pas trop tranchant, au cas où il le tiendrait du mauvais côté, comme la dernière fois. Le grand brun se leva du sol et s'approcha de la toile, la regardant de plus près. Des taches de sang qui se déchiraient. Vraiment, l'analyse d'oeuvres d'art, c'était n'importe quoi. Il l'avait toujours su. Il détourna le regard et, prenant une bonne inspiration, alla à la cuisine.
Ouais. Que des conneries.