mardi 10 novembre 2009

« Excuse-moi, il n'en restait plus au blé entier, à la boulangerie.
- Tout va bien, mon petit coeur. »

Il ne le pense pas, petit coeur. Louis déposa la miche de pain blanc sur la table de cuisine, avant de se tirer une chaise. Il s'asseoit et retire ses souliers, en essayant de ne pas regarder la jeune fille. Elle a de belles mains, mais il ne veut pas les voir. Une longue inspiration avant qu'il ose lever ses prunelles, les fixant sur la demoiselle au fourneau. Elle a le pantalon serré sur des fesses à faire damner, elles-mêmes surmontant des jambes trop longues pour être réelles. Comme si au lieu de la faire totalement humaine, Dieu avait décidé de lui donner un côté biche. Ou bitch, pense-t-il narquoisement. Elle se retourne et le regarde, immobile, avant de lui montrer les carottes d'un mouvement de la tête. Signification du geste : ça ne se coupera pas tout seul, rends-toi un peu utile, homme de rien du tout. Il étire les bras pour prendre planche à découper, couteau et épluche-légume et se met à la tâche, son attention ne quittant pourtant pas le derrière de la cuisinière. Vraiment, c'était presque péché. Un sifflement qui se transforme en mélodie s'échappe de ses lèvres alors qu'il commence à éplucher les légumes, elle s'occupant du céleri et des pommes de terre. La mécanique de sa gestuelle trahit le cuisinier de profession, alors que la sienne dénote plutôt la femme de maison habituée à ce qu'elle faisait. Un côté professionnel pour lui, un côté mélancolique pour elle.

« T'as une idée de la viande que tu vas mettre là-dedans ?, demande Louis en fixant le chaudron posé sur le poêle.
- Bien sûr, mon petit coeur. Pour qui me prends-tu ? », rigole-t-elle doucement.

Mais oui, où avait-il la tête. Cette fille prévoyait tout, de A à Z. Vraiment, petit coeur, tu ne sais plus ce que tu dis. Une certaine nervosité s'empare de lui et un tremblement léger affecte son découpage, rendant les rondes et minces tranches de carotte moins parfaites, moins assurées. Il n'aime pas l'entendre rire. Ce n'est jamais bon signe. Cette fois, ce sont ses mains qu'il regarde fixement. Louis est parfaitement capable de s'activer sans voir ce qu'il fait, elle non, et il ne peut se défaire de ces belles mains qui tranchent, découpent, séparent. Si le chemin vers le coeur d'un homme passe réellement par son estomac, il pourrait la regarder faire de la soupe toute sa vie durant. Un mouvement mal contrôlé et le couteau dérape sur ses doigts, en entamant un peu la chair. Il pousse un cri de surprise, tout petit, avant de porter son index et son majeur à sa bouche. Le goût métallique du sang se fait sentir sur sa langue, chaud et lugubre, alors qu'elle se retourne. Un clignement d'oeil et elle est à côté de lui, prenant sa main pour observer ses blessures. Un tremblement secoue l'homme, qui baisse ses yeux sur ses chaussettes grises. Son hémoglobine se répand sur ses doigts alors qu'elle presse un peu les bords des coupures, comme curieuse, et la douleur se fait plus piquante. Elle le lâche et il s'empresse de reprendre son couteau, coupant les carottes comme si de rien était. Le sang tache les rondelles minces, mais il n'en tient pas compte. Une fois que tout sera dans le chaudron, personne ne verra la différence, n'est-ce pas ?

« Tu devrais faire attention, mon petit coeur », le réprimande-t-elle.

Oui, il le sait. C'est qu'il est nerveux, petit coeur, il ne sait plus où donner du couteau. Un autre coup sur la pulpe de ses doigts et un peu plus de rouge s'étend sur l'orangé des carottes, donnant à la planche à découper des allures de film d'horreur. Elle jette des morceaux de pommes de terre dans le bouillon bouillant, des croissants de céleri. Elle vient et prend les carottes, puis pose les tomates devant Louis. Cette fois, son tremblement est plus fort. Impossible qu'elle n'aille rien vu, chérie, dis-moi que tu l'as remarqué. Il coupe et découpe, sent son coeur se crisper dans sa poitrine quand le jus de tomate rencontre ses plaies à vif. Douleur, encore. Ça pique, ça chauffe, ça brûle, il rêve d'arrêter, il serre les dents, les lèvres, les doigts, ses jointures blanchissent, rougissent, il rate la tomate, mais pas sa paume. Le sang se mélange aux eaux de végétation du fruit charnu, dans une marée écarlate qui lui donne mal aux yeux. Il n'a plus envie de regarder les fesses de la belle, ou ses mains aux longs doigts, il veut juste partir. Elle rit encore, mauvais signe, et s'empare du couteau. Louis relève la tête pour la voir, pour la regarder, et serre ses mains contre lui. Il se lève de sa chaise, un peu incertain, un peu gauche.

« Je vais me laver les mains, ça fait vachement mal, le jus de tomate, marmonne-t-il.
- Oui, vas-y, petit coeur, il ne faudrait pas gâcher la soupe, lâche-t-elle, l'oeil brillant.
- Ce ne sera pas long... »

En fait, il n'a même pas le temps de se retourner qu'elle prend sa main et la pose violemment sur la planche, au milieu des carottes et des tomates. Il voit le couteau, son sourire, ses mains, ne voit plus, voit trop, voit tout, a mal.
Puis, il s'asseoit. Il mange. Il mange de la soupe avec son pain blanc, avec elle qui le nourrit tendrement à la cuillère, comme une mère nourrit son enfant. Il ne sent plus ses doigts, mord dans la viande, ne sait plus ce qu'il fait.
Aouch.

vendredi 7 août 2009

On va mettre les points sur les i,
à défaut de pouvoir te les mettre dans la face.
18 h 00

Elle était là depuis déjà une demi-heure.
Ils avaient dit à 18 h 30, de toute façon. Pas la peine de se presser. Elle aimait simplement arriver en avance. Ça lui permettait de ne pas trop être en retard dans le reste de ses trucs.
Quoiqu'elle était toujours en retard malgré tout.


18 h 30

Sa soupe de vermicelle la regardait drôlement. En fait, elle n'aime pas trop la soupe, au demeurant. Mais la soupe au vermicelle, si. Elle aime manger le tout à la fourchette, en face du restaurant chinois du centre d'achats, le jus lui dégoulinant le menton. Et éponger le tout faussement élégamment, comme si elle était une grande dame. Elle tapota un won-ton du bout de sa fourchette, le faisant couler un peu dans le bouillon. Il remonta ensuite. Comme une bulle d'air farcie. Un petit sourire, la fourchette qui joue sur les bâtonnets de carottes et les tranches d'oignons.
C'était chaud.
Il allait sûrement arriver bientôt.


19 h 00

Elle commença à manger. C'était encore chaud, mais elle ne risquait plus de se brûler la langue. Une fourchette de légumes, une cuillère de bouillon, une fourchette de vermicelles. Elle brisa les pâtes avec ses dents, essaya d'attraper un brocoli qui s'échappait, repoussa un champignon. Elle n'aime pas trop les champignons, faut dire. Et tout ça, elle le faisait lentement. Très lentement. Tellement lentement que souvent, quand il arrivait, il s'exclamait : « Ouf ! Tu viens de commencer ! Je pensais que j'étais en retard ! » Et à chaque fois, pourtant, il était en retard.
Ça faisait juste toujours une heure qu'elle était là, à jouer avec les grains de riz.


19 h 30

C'est tiède. C'était comme ça qu'elle aimait bien sa nourriture. Chaud, c'était énervant et froid, c'était dégoûtant. Des fèves germées, des vermicelles, du bouillon. Et on répète, et on répète, et on répète. Elle leva la tête, juste à temps pour croiser les yeux du concierge. Il rougit et détourna les yeux. Cela la fit sourire. Elle, elle ne sortait pas avec un concierge. Oh, à peine. Un laveur de vaisselle. Un espèce de concierge de la cuisine, quoi. Mais ce n'est pas important, qu'il soit concierge ou non. Il aurait pu être éboueur qu'elle l'aimerait quand même. Non ? Elle baissa la tête pour prendre une autre gorgée de son bouillon, tout doucement, du bout des lèvres.
Fallait pas qu'il pense qu'elle était mal élevée.


20 h 00

Le concierge arriva pour vider la poubelle près d'elle. Sourires, regards, coucous dans la tête.

« 'fait longtemps que t'es là, qu'il dit, tout timidement.
- Mmmm. C'est un oui, peut-être.
- T'es toute seule ?
- Là, oui. Mais j'attends quelqu'un. »

Il a le visage tout déçu, le joli concierge. Il haussa les épaules et continua son travail. Le bouillon est de plus en plus froid et elle, de plus en plus seule. Ce n'est pas la première fois que ça arrive, tout ça. Le retard, je veux dire. Elle avait l'habitude. Simplement, c'est long. Et elle n'a jamais aimé attendre. Même devant une soupe won-ton au vermicelle, avec plein de brocolis, le temps est long. Elle engouffra un won-ton, juste assez pâteux et juste assez plein de viande juteuse. Elle essayait de ne pas regarder le concierge pendant qu'il travaillait. Elle ne voulait pas le déconcentrer, ou lui parler.


20 h 30

Elle se leva et alla jeter le bouillon dans le lavabo de la salle de bain. Faut pas que ça coule dans le fond du sac de poubelles, sinon ça coule partout et c'est pas chic pour celui qui lave le plancher. Elle se regarde dans le miroir et, diantre !, elle a peur. Son mascara a coulé. Peut-être la chaleur, les vapeurs de won-ton sur son visage. Ou quand elle a pleuré, tout doucement, en voyant que ça faisait deux heures qu'elle attendait. Deux heures qu'elle était là, tout seule. Il l'avait regardé tout drôlement, le concierge, mais il n'avait rien dit. Ils n'étaient pas seuls, faut dire. Y'avait encore les restaurateurs, et quelques clients retardataires.
Peut-être allait-il arriver avant la fermeture de tout. C'était jeudi, il avait encore une demi-heure.


21 h 00

Il n'y avait plus personne. Qu'elle et le concierge.
Il n'était pas venu. Encore.
Elle resta assise sur son tabouret sans dossier. Elle aimerait bien se rouler en petite boule, mais elle ne peut pas le faire ici. Le concierge s'assit à côté d'elle. C'est vrai qu'il est beau.

« Ton ami est pas arrivé ? »

Elle ne répondit rien. Elle avait trop mal pour répondre.

« Si tu veux, on peut l'attendre ensemble. »

Elle hocha la tête. Ça allait lui faire de la compagnie. Et puis, elle aimait bien les concierges. Surtout quand ils sont gentils et se foutent que votre mascara vous descend jusqu'au menton, que vous mangez votre soupe au vermicelle comme tout sauf une grande dame, ou que vous avez envie de vous rouler en petite boule.


C'est comme ça qu'elle a commencé à sortir avec un concierge.

mercredi 1 juillet 2009

Elle était assise contre le mur de l'appartement et regardait le tableau sur le mur, pensive. Dans sa main, des Pez. Elle détestait les manger avec le petit gadjet qui venait avec, un autre truc inutile qui allait se retrouver sous son lit, mais elle aimait bien leur goût. Leur texture. Leur côté croquant, finement acidulé, sucré juste assez. Elle pouvait en manger des dizaines sans jamais se lasser. Julia en mit un dans sa bouche et replia sa jambe droite vers elle, y posant son coude. La porte s'ouvrit, laissant la place à Camille, son colocataire. Oui, son. Elle aussi, elle avait été surprise de son prénom. Mais maintenant, elle était habituée. Camille la regarda en haussant un sourcil.

« Qu'est-ce que tu fais ?
- Je me perds dans mes tergiversations mentales face à la représentation figurative et subjective de l'oeuvre sur le mur.
- Quoi ? Scuse-moi de pas avoir autant de vocabulaire que toi, je ne suis qu'un matheux sans éducation, dit Cam en levant les mains.
- J'me demande c'que la peinture représente, gros bêta », répondit Julia en riant.

Le jeune homme enleva sa veste à carreaux, la posant sur son sac déjà à terre, et alla s'asseoir à côté d'elle pour pouvoir lui aussi regarder le tableau. Il n'avait jamais rien compris à l'art, il n'y avait que le figuratif qui lui disait quelque chose. Et encore, quand il disait que ça lui « disait quelque chose », ça ne voulait surtout pas dire que ça l'attirait. Les deux adultes fixèrent la toile sans rien dire pendant quelques minutes, Julia en continuant de manger ses Pez, Camille avec les yeux plissés par la concentration. C'était elle qui avait insisté pour mettre ce truc là, c'était évident. Plus il essayait de voir quelque chose dans les lignes folles et les taches, plus il se perdait.
Entre ça et calculer une intégrale à deux variables, il préférait encore l'intégrale. Et de loin.
Il piqua un bonbon dans la main de sa colocataire et le cassa bruyamment entre ses dents. Citron. Il préférait cerise. Il leva sa main pour englober le tableau dans son champ de vision et prit la parole :

« J'dis ça comme ça, mais moi j'vois rien.
- J'suis sûre que tu peux voir quelque chose, répondit Julia. Suffit de regarder.
- Mais je regarde ! Et tout ce que je vois, c'est... des lignes et des taches.
- C'est ce que c'est. »

Un court silence se fit entre les deux jeunes adultes, jusqu'à ce que Camille croise ses bras et prenne une moue boudeuse.

« Tu m'aides pas. »

Julia rit encore et serra le brun dans son bras libre, avant de prendre encore quelques bonbons. Les derniers du paquet qu'elle avait ouvert tantôt. Elle leva sa main, nouvellement libre, pour englober à son tour le tableau.

« Allez, suis ma main. Tu vois les lignes, à gauche ? Les bleues ? Suis-les bien... tu vois, avec les petites taches, on dirait un poisson. Un gros poisson d'argent qui va plonger dans le lac juste dessous lui.
- Un lac ? Où ça, un lac ?, interrompit Camille.
- Les lignes jaunes.
- C'est pas jaune, un lac.
- Fais un effort ! Les daltoniens, tu crois qu'ils le voient de quelle couleur, le lac ?
- C'est un daltonien qui a fait ça ? Ça explique tout », finit le garçon avec un air songeur.

La brunette le frappa du revers de la main et lui fit une grimace. Elle savait que son trop cartésien colocataire avait très bien compris ce qu'elle avait voulu dire, mais qu'il avait un plaisir fou à faire l'idiot. Elle repoussa ses cheveux derrière ses oreilles et reprit son explication, bougeant sa main vers le centre du tableau. Docilement, les yeux de Camille firent le même trajet.

« Ici, les lignes sont plus sombres, mais plus effacées. Regarde les coups de pinceau, c'est comme si on avait essayé de rendre la ligne plus grosse, mais tout en douceur. Moi, ça me fait penser à des plumes. Pleins de petites plumes toutes douces.
- C'est vrai que ça peut ressembler à des plumes, approuva son colocataire. Il pencha la tête sur la droite. En fait, comme ça, ça y ressemble plus.
- Ah oui ? Julia tourna la tête sur la droite, à l'image de son compagnon. Ah bah si.
- Qu'est-ce qu'on doit avoir l'air cons, comme ça. »

Ils éclatèrent de rire à l'unisson, se redmressant tout à coup. Oui, vraiment, ils devaient avoir l'air de n'importe quoi. Julia sortit un paquet de Pez de sa poche, cerise cette fois. Elle l'ouvrit et en tendit un à Camille, qui le prit avec un sourire ravi. Un autre craquement de bonbon contre ses dents, un silence paisible avant que sa compagne ne le brise :

« Tu veux essayer de voir des trucs par toi-même ?
- Bah... j'peux bien. Ça a pas l'air bien difficile, concéda l'étudiant. Il fit silence pendant quelques secondes avant de reprendre. Bah euh... je trouve que le rouge est comme genre... comme un voile troué. Y'a aussi de petites taches de violet toutes jolies, là. On irait la queue d'un betta. Pas moi, là, le poisson.
- J'avais compris, répondit Julia en étouffant en rire.
- Chut, je vois. Par contre, y'a des taches qui sont plus... vives. Comme si le mec était vraiment fâché quand il les a faites. Elles ont éclaboussé partout, et le rouge, ben... il n'est plus violet. Il est plus... enfin, je sais pas si tu vois. On dirait du sang, un peu, mais quand ça arrive dans la queue du poisson, c'est tout triste. Et ça... ça se déchire. Les taches, le voile, ça se déchire. »

Silence. Camille avait terminé sa phrase sur un ton lointain qui avait fait se tourner la tête de Julia.

« Tu veux un câlin pour te consoler ?, proposa la jeune femme.
- Oh, arrête ! Tu devrais être contente et fière de moi.
- Je le suis ! C'est juste... triste, ce que tu as dit. »

Encore un moment où pas un mot n'osa se pointer. Camille fixait la toile sans sourire, le goût de cerise sur sa langue lui tombant soudainement sur le coeur. Il s'était sentit troublé par son commentaire, après l'avoir fait, et il savait que Julia l'avait aussi remarqué. La jeune fille fût celle qui osa rompre le silence en se levant, mettant le reste des Pez dans sa poche de pantalon.

« Tu viens m'aider pour le souper ?
- Ouais, j'arrive. »

Elle partit vers la cuisine, laissant l'autre la rejoindre à son rythme. Elle le savait aussi doué en cuisine qu'en analyse artistique, alors il savait qu'il n'aurait que les légumes à couper. Avec un couteau pas trop tranchant, au cas où il le tiendrait du mauvais côté, comme la dernière fois. Le grand brun se leva du sol et s'approcha de la toile, la regardant de plus près. Des taches de sang qui se déchiraient. Vraiment, l'analyse d'oeuvres d'art, c'était n'importe quoi. Il l'avait toujours su. Il détourna le regard et, prenant une bonne inspiration, alla à la cuisine.
Ouais. Que des conneries.

mardi 21 avril 2009

« Papa ? J'ai décidé d'avorter. »

Elle était assise sur le plancher de sa cuisine, formant une petite boule de son corps. Enfin, aussi petite boule son corps maigre pouvait-il faire. Le téléphone qu'elle tenait entre ses doigts fit silence, un mince grésillement confirmant que son père respirait au téléphone. Elle osa prendre une longue inspiration, une inspiration grosse comme le monde qui gonfla sa cage thoracique comme un ballon de plage, mais se bloqua au milieu de son souffle en entendant la voix du paternel. Sa voix ? Ses cris, ses hurlements, sa rage, ses pleurs, sa colère. Elle la sentait au-travers du combiné, elle pouvait la voir, la toucher, elle en était prisonnière. Ses yeux se fermèrent, comme pour encaisser le coup. Elle ne prenait pas le temps de comprendre ce qu'hurlait son père, elle n'avait d'oreille que pour le ton de sa voix, que pour les décibels. Soudainement, le téléphone lui sembla insupportable entre ses mains. Il brûlait ses doigts. Violemment, elle le lança contre le mur le plus proche d'elle, celui près de l'escalier qui descendait au sous-sol. Haletante, elle laissa redescendre ses mains sur le plancher froid. Le téléphone, si fragile car déjà cassé, avait volé en éclats de plastique rouge. Sur la céramique blanche de la cuisine, on aurait dit des pétales, des gouttes de sang, des larmes de soleil couchant.

Pourtant, les larmes coulaient seulement sur ses joues à elle.

dimanche 19 avril 2009

(On s'en) Tu t'en fous.
Laisse-(moi)toi faire.
Ferme ta (putain de) gueule.
J'ai mal à (moi) toi.

vendredi 17 avril 2009

Pourquoi sommes-nous irrémédiablement
attiré par quelqu'un dont tout l'être nous hurle
« Si tu m'touches, j'te bouffe » ?

jeudi 16 avril 2009

Et elles sourirent, elles sourissent, elles souricièrent, emprisonnées dans leurs sourires.
« Jérémie, tu me désespères vraiment ! »

Le brun leva la tête de sur son pupitre, fixant d’un œil torve l’enseignant de Français qui l’observait, bras croisés. C’était le matin et il n’était pas réveillé. En fait, il n’était jamais réveillé. L’homme s’approcha de l’étudiant, attrapa le manuel et le lui flanqua sous le nez, l’ouvrant à la page où ils étaient rendus. Jérémie prit le livre, son crayon et attendit que l’enseignant parte. Pourtant, il resta là, à l’observer. Il sentait son regard brûler son visage. Finalement, il passa son chemin et revint au devant de la classe.

« Tu resteras à la fin du cours. »

Quelle joie. Un faible mouvement de la tête pour indiquer qu’il avait compris, ses yeux tombant sur les exercices en cours de correction.
Après quelques minutes, sa tête retomba sur le pupitre.


L’adolescent attendait devant le bureau de l’enseignant. Il attendait que ce dernier le réprimande sur sa conduite, comme tous les autres faisaient. Était-ce de sa faute, si l’école ne l’intéressait pas ? Si les cours étaient tous plus ennuyants les uns que les autres ? Sa seule passion, c’était la lecture et cela, on ne l’obligeait que rarement. Les seuls moments où il aimait bien l’école, c’était lors des compositions écrites et ça non plus, on ne l’obligeait pas assez souvent. Finalement, l’enseignant releva la tête, plantant ses yeux vifs dans ceux de Jérémie.

- Je suis conscient que l’école ne t’intéresse pas. Seulement, il faut que tu réalises que ton avenir est plus que jamais en train de se jouer et qu’il faudrait que tu –
- Je le sais !, coupa l’étudiant avec véhémence. Vous ne cessez de le répéter ! “ Cette année, c’est l’année A ! ”
- Heureux de voir que même endormi, tu écoutes, commenta le maître de classe sur un ton narquois.
- C’est seulement qu’on dirait que tout est contre moi !

Le silence vint. Un ange passa. L’enseignant reprit la parole :

« Jérémie, tu n’es pas le seul. Tu n’es pas le premier. Je veux seulement que tu saches que si tu ne crois pas que c’est important maintenant, plus tard, tu te mordras les doigts. Tu regarderas ce que tu étais et tu te trouveras idiot. Tu trouveras que tu as passé beaucoup trop de temps à dormir et pas assez à apprendre. Tu trouveras aussi que tu es passé à côté de ce que tu aimes le plus, tout cela parce que tu n’aimais pas l’école. Parce que tu te voyais perdu dans la foule, alors que tu ne regardais simplement pas devant toi. »

Le brun ne trouva rien à répliquer.


Plus tard, quand l’enseignant le revit, ce fût pour sourire en repensant à leur discussion. Il prit place dans sa voiture et, en attachant sa ceinture, il observa le profil fier de son étudiant, ses mèches qui se rebellaient contre le vent, de cet étudiant qui pourrait être promis à un avenir brillant s’il se donnait la peine d’essayer. Son talent en écriture était impressionnant. Il lui rappelait cruellement sa propre adolescence.

Qu’aurait-il dit, s’il avait su que lui aussi avait jadis beaucoup trop dormi en classe ?
En fait, surtout des traces de moi.